Lorsque j’ai songé au Carnoplaste, il y a 4 ans, j’avais déjà en tête les ateliers d’écriture. Une idée simple : réunir des auteurs en un lieu et les contraindre à pondre un fascicule avant d’être libérés.
Pour illustrer le principe, j’ai même inventé le Sergent Briggs, dont la fonction au sein de l’association était de tourmenter les écrivains, lesquels avaient la cheville liée au lutrin d’écriture par une chaine de longueur différente selon l’ancienneté ; j’ai même voulu racheter une ancienne scierie à Theil-sur-Vanne pour les installer (j’avais écrit il y a bien longtemps une nouvelle intitulée Rivage de sciure avec une famille échouée dans un hangar, qui – tiens non, je ne vais pas la raconter, je vais la réécrire pour Malpertuis IV) et cette nouvelle donc, avec l’acharnement souterrain propre aux efforts littéraires de jeunesse, m’avait en quelque sorte conditionné).
Le succès du Carnoplaste m’ayant rendu figure humaine, je renonçai à la scierie, à la sciure et au coercitif directeur de collection Briggs mais, la semaine dernière, je réunissais deux auteurs ici pour le premier atelier. Le but étant de boucler un fascicule avant de repartir. L’affaire a été écourtée pour cause de Festival de Sèvres mais j’ai pu mesurer combien le principe était bon.
Plusieurs idées pour cette première édition. Dont celle de faire travailler les deux auteurs à une même structure d’histoire pour alimenter ce qui sera la collection Cover To Cover : un fascicule double, tête-bêche, deux couvertures, deux récits construits selon un plan identique.
Le choix des auteurs ? Julien Heylbroek, qui depuis quelques temps faisait des bonds comme ça au téléphone avec un projet d’histoire de nain-vengeur-déguisé-en-gorille-mascotte-d’une-équipe-de-foot-ball-américain. Lui, je ne pouvais pas le maîtriser. Il a été convié à batifoler dans la sciure de l’atelier. Et l’autre ?
J’ai participé au recueil Muséums, chez Malpertuis. Pourquoi ne pas solliciter une des plumes ? J’ai arrêté mon choix sur Irène Maubreuil. Je l’ai contactée via Christophe Thill et lui ai exposé l’affaire. Elle a accepté.
Dimanche dernier ma rutilante Mégane s’arrêtait à La Grange (un endroit que vous découvrirez bientôt dans le Nuz Sombrelieu 2 de Brice Tarvel). Descendaient Irène et Julien, clac ! les chaînes aux chevilles, la sciure, ordinateur pour l’un et papier-crayon pour l’autre, structure narrative commune établie, en route pour 150 000 signes. Julien, avec son nain, en 1980, et Irène…
- Irène, à quelle époque vas-tu situer ta part de la stéréotypie ?
- 1875/1880.
- Julien, c’est le milieu du sport infiltré par la mafia, et toi ?
- Un western sub-aquatique avec des Asiates-troglodytes.
- Teuh, teuh. Parfait.
Le premier jour, quelque chose comme 20 000 signes tombent. Je leur prépare à manger en sus de boucler le Harry Dickson No. 189 que j’ai sur le feu. Chacun dans son dortoir, huit heures de sommeil, réveil 7h 30, douche, deuxième journée. Julien, qui a amené de la musique, place quelques pépites de stoner rock. Irène réplique avec Dr John. Julien dégaine Gary Numan, Irène place Gérard Manset, auquel Julien répond les VRP. Pan. D’Oslo, Guillaume Bazard, mon frère, propose les Havalinas. Julien acquiesce. Il glisse son Jazz éthiopien… Tout cela se termine dans une apothéose de musique industrielle. Bref , la deuxième journée, les auteurs ont fait connaissance musicalement (pour les références, demander à Julien sur Facebook et Irène à [email protected]).
40 000 signes.
Jour 3 – Bruit de clochettes derrière la porte du jardin. Un embryon de chien, tout mouillé, tout perdu, geint. Nous nous habillons et faisons le tour du village pour le rendre à son propriétaire. Nous voyant passer, un employé agricole nous dit qu’il est à lui. Nous lui rendons. Il part en courant avec, comme pour le manger. D’ailleurs, nous l’entendons couiner, le bichon.
Jour 4 – Julien est à 40 000 signes de la ligne d’arrivée. Irène peine, mais je les vois échanger entre eux à propos de détails triviaux, et cela me réjouit. Ils parlent de cisailles scotchées au flingue du nain (qui se nomme Nelson), de Lady Godiva (l’héroïne de La Ravageuse de Desert Tide – titre provisoire) violée à l’aide d’un rat-à -écailles. La causerie s’arrête sur les films d’exploitation « Rape & revenge » (qui est le sous-genre du futur Cover To Cover). Justement Julien a amené une brouettée de daubes. On regarde donc I split on your grave (la vengeance d’une écrivaine retirée à la campagne pour écrire, qui se fait violer par les types du coin). Ensuite Lady Godiva Irène insiste pour nous faire visionner Nuns with big guns. Julien se le tient pour dit. Moi, je pars cuire les pois cassés et le lard en songeant à un fascicule racontant la vengeance d’un bichon violé par un paysan.
Enfin vendredi. Quatre heures de travail le matin amène Irène et Julien à 10 000 signes de la fin. Mais il faut partir pour Sèvres. Irène décline l’invitation : elle a à faire chez elle.
Fin abrupte pour un projet qui n’a pas été mené à son terme en une fois, mais les aléas sont ce qu’ils sont. Et, au final, il suffira de peu pour terminer le Cover To Cover. L’expérience est concluante.
Pour la prochaine séance, je convierais les illustrateurs à travailler en direct eux aussi, à mesure que les auteurs leurs donneront les éléments pour composer la couverture.
Sortie prévue pour Mars/Avril chez Le Carnoplaste – éditeur de fascicules.

Irène Maubreuil & Julien Heylbroeck. En incrustation, leur source d'inspiration respective.